Cream : Disreali Gears (Nov 1967)

Written by on 14 octobre 2018

Eric Clapton s’était fait volé sa bien aimé Les Paul dans les premiers jours de 1967. Il fallait remplacer cet instrument mythique… Et Dieu opta pour une Gibson SG. Retravaillée par The Fool, ces hollandais magiciens de l’aérographe qui avaient déjà repeint la Rolls de Lennon, cette guitare deviendra le symbole du virage psychédélique du trio blues. Car en dépit des énormes attentes de ses investisseurs (Robert Stigwood et Ahmet Ertegun), le premier LP des trois titans avait failli glisser inaperçu dans un flot du Blues Boom où de très correctes formations moulinaient ferme (Fleetwood Mac, Mayall…). Pire, Jeff Beck tient alors le haut du pavé et Hendrix surgit à l’improviste, violant les lois de la bienséance britannique en affolant les fans de Cream.

Le prodigieux trio se relocalise à New York pour demarrer les sessions de Disraeli Gears. Ahmet Ertegun lui ouvre grand les portes de ses superbes studios Atlantic en Avril et Mai 1967 et tente (en vain)  de produire Cream. Le vétéran de cent séances s’avoue vaincu, « Lawdy Mama » semble un titre  perdu. Et pourtant le patron d’Atlantic a délégué le grand Tom Dowd au son. Problème, Dowd est un ingénieur à l’ancienne, qui a du mal à comprendre pourquoi Cream exige une sono de concert en studio. Ertegun passe donc la main de la production à un jeune prodige en qui il voit un nouveau Spector : Felix Pappalardi entre en scène. Crinière afro, tunique indienne, argot branché, Pappalardi rassure les Cream, bosse une nuit entière sur « Lawdy Mama » avec sa copine Gail Collins et rapporte… « White Room ». Les séances commencent, à une vitesse folle.

Cream Disreali Gears

Baker et Bruce sont ces pointures émérites qui enorgueillissent d’avoir enregistré un album avec Graham Bond en moins de quatre heures. Avec Clapton, ils vont produire un disque mythique, l’unde meilleurs de la fameuse comète psyché (Hendrix, Doors, Pink Floyd, Airplane, Love) qui allait allumer de couleurs fluorescentes l’été des fleurs. Clapton co-signe deux chansons : »Tales of Brave Ulysses » et « Sunshine of your love ». Sur ces deux titres, il va repousser les limites de l’époque. Trainant un après midi chez Manny’s 48° rue, le magasin favori de tous les guitaristes  

Clapton fait l’acquisition de sa première pédale wah wah Vox. Testée sur « …brave Ulysses » qui ne décollait pas, l’engin s’avère redoutable. Le solo de Clapton sortira en 45 tours trois mois avant que Hendrix n’appose sa griffe sur la nouvelle pédale miracle avec « Miracle of the midnight lamp ». Ce n’est pas tout. Quand il ne joue pas de la wah wah, Clapton déchire ses très sensibles lignes de guitare SG ventilées par d’énormes Marshall, les fait geindre et gémir et pleurer « comme une femme ». La SG est au cœur du plus gros hit de Cream, c’est elle qui déchire le solo ruisselant de gouttelettes soniques.

Cream – Sunshine of your love

A ce propos, on pourrait penser que l’enregistrement du hit « Sunshine of your love » fut une partie de plaisir… mais pas exactement. On sait que le bon Ertegun rejette dans un premier temps le titre comme « du psyché ».
A demi convaincu par Otis Redding et Booker T (qui passaient par là), Ertegun descend au studio pour s’apercevoir que c’est Jack Bruce qui chante ! Les séances sont immédiatement arrêtées et Ertegun s’énerve. En signant Cream, il pensait voir Clapton enfin sortir de sa réserve et assumer le chant. Clapton refuse. Ertegun lui fait vertement remarquer que Jeff Beck est classé avec le single « Hi Ho silver lining » (qu’il chante) et que Hendrix, lui aussi, assume le role de chanteur sur « Purple Haze« . Clapton n’oubliera jamais ces remarques cinglantes du nabab. Au final, « Sunshine of your love » est enfin terminé. Il propulsera le groupe dans les hit-parades planétaires. Et Cream part dans des folies pyrotechniques, assumant le titre bizarre « She walks like a bearded rainbow » devenu « SWLABR« . Effort de groupe, « Disraeli Gears » profite des contributions de Ginger Baker (« World of pain« ), Jack Bruce (lesquelles seront laissés sur le sol, notoirement « Theme for an imaginery western » et »Weird of hermiston« ). Incroyablement, ces morceaux ne sortiront pas du vivant du groupe.

Disraeli Gears : L’apport dans le psychédélisme

Mais quel fut l’apport des Cream au mouvement psychédélique ? Bizarrement, leur manager Robert Stigwood ne les fait pas jouer à Monterrey. Il ne les enmene pas non plus dans les grands rassemblement mythiques de Frisco ou Londres qui définissent l’année 1967. Dans ses chansons, Cream ne pratique ni les références à Lewis Caroll (comme l’Airplane), ni la SF outrée ‘à la Hendrix).
Mais de quoi parle « Tales of brave Ulysses » ? Quels sont ces « petits poissons pourpres qui glissent en riant des doigts de Circée » ? Cream apporte au mouvement le souffle épique du LSD. Leurs textes , leurs arrangements exquis, leur pop éclairée de l’intérieur transpirent ce secret de polichinelle. Le titre de l’album lui-même ? Disreale Gears ?!? Trouvé par un roadie raide défoncé, tentant de parler au groupe d’une bicyclette française avec « dérailleur gears » et finissant comme on sait.

Linda Eastman

Le gros du job fut assuré en deux flambées de cinq jours. Le reste du temps, les trois Cream intéressent à la fête dont leur studio est le théâtre permanent. De fait, les musiciens ont à leur pied une cour new-yorkaise où l’on reconnait Linda Eastman (future Madame McCartney), les groupies locales dont la fameuse Jenny Dean, mais aussi Janis Joplin, Al Kooper, tous apportent de bonnes vibrations et garantissant une frénésie créatrice générale.

Enfin, il y a le cas de la pochette. Confiée à un DA (Martin Sharp) et un photographe (Robert Whitaker) qui emmenèrent le groupe passer sept jours en Ecosse (rien que pour produire les photos du collage). La encore,  les musiciens apparaissent en grand costume psyché, vestes de velours incarnat, jeans vermillon, bottines d’anaconda.
Heureusement sortis en single « Strange Brew » puis « Sunshine of your love » catapultent le disque au sommet des charts américains. Et « Disraeli Gears » restera classé douze mois en Grande Bretagne…

Source Philippe Manoeuvre (La Discothèque idéale- Albin Michel)


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