Le Krautrock est un mouvement musical allemand des années 1970, né de contestation politique et d’expérimentation sonore radicale.
- Origines : mouvement sans manifeste émergent entre 1968 et 1975, regroupant Can, Kraftwerk et Tangerine Dream qui ignoraient leur appartenance commune.
- Contexte politique : réaction de la jeunesse allemande d’après-guerre cherchant à se réinventer après les traumatismes historiques.
- Labels clés : Ohr Musik, Brain Records et autres structures indépendantes novatrices soutenant l’expérimentation.
- Héritage durable : influence directe sur la techno, la new wave et le post-rock contemporain, prouvant sa pertinence intemporelle.
C’est en décembre 1972 que le terme Krautrock apparaît pour la première fois dans les pages du New Musical Express, sous la plume du journaliste Ian MacDonald. Ce mot-valise — contraction de Sauerkraut et de rock — désigne alors une scène musicale allemande bouillonnante, souvent incomprise, parfois moquée. Ironiquement, le terme restera marginal pendant des années, même en Allemagne. Ralf Hütter de Kraftwerk déclarait encore en août 2005 dans le magazine Mojo : c’est un terme qui ne devrait jamais être utilisé, car personne ne le connaît en Allemagne. Voilà qui donne le ton.
Krautrock : définition d’un mouvement sans définition
Alors, qu’est-ce que le krautrock exactement ? La réponse courte : un ensemble de groupes allemands actifs entre 1968 et 1975, qui cherchent à construire une alternative sonore à la domination anglo-américaine. La réponse longue, c’est cet article.
Ce qui rend ce mouvement particulier, c’est précisément son absence de manifeste. Les musiciens, dispersés sur le territoire allemand, ne se considèrent pas comme appartenant à un même courant. Can à Cologne, Kraftwerk à Düsseldorf, Tangerine Dream à Berlin : chacun invente sa propre grammaire musicale, souvent dans l’ignorance des autres. Aucun sentiment d’appartenance collectif à l’époque. C’est la presse britannique qui, a posteriori, va leur coller une étiquette.
Le terme lui-même fait référence au titre Mama Düül und ihre Sauerkrautband spielt auf, issu du premier album d’Amon Düül publié en 1969. On le retrouvera également sur le quatrième album de Faust, Faust IV, sorti en 1973. Mais pendant les années 1970, le mot reste peu utilisé. C’est dans les années 1990 qu’il se répandra vraiment, notamment grâce à Julian Cope, musicien britannique passé par The Teardrops Explodes, qui publie en 1995 son Krautrocksampler, ouvrage devenu référence absolue sur la scène allemande. La traduction française paraît en mars 2005 chez Kargo et l’Éclat. Avant ce livre, selon Cope lui-même, les journalistes n’utilisaient même pas le terme.
Un contexte politique explosif
Le Krautrock ne naît pas dans un vide. Le 2 juin 1967, à Berlin, l’étudiant Benno Ohnesorg est abattu par un policier lors d’une manifestation contre la visite du Shah d’Iran. Cet événement cristallise un mouvement de contestation d’extrême gauche, désigné comme opposition extra-parlementaire. La jeunesse allemande d’après-guerre n’a pas directement vécu les traumatismes nazis, mais les porte en héritage. Elle cherche à se réinventer.
Comme l’affirme Julian Cope, le krautrock était une forme de conscience et de provocation envers l’Allemagne de l’après-guerre. Jouer du rock dans un pays meurtri par l’histoire impliquait de partager quelque chose d’essentiel. Ce n’est pas anodin.
Les influences fondatrices
Les musiciens allemands découvrent progressivement le jazz, le rhythm and blues et le rock and roll via les bases militaires américaines et les stations radio pour les GI. Irmin Schmidt et Holger Czukay de Can ont suivi l’enseignement de Karlheinz Stockhausen, compositeur qui faisait scandale dès 1966 avec son œuvre électroacoustique Hymnen. Conny Plank, futur producteur central du mouvement, travaille d’abord à la WDR avant d’en partir en 1969. Frank Zappa influence directement Faust — le batteur Zappi Diermaier tire même son surnom de là. Le Velvet Underground, Tony Conrad, Captain Beefheart — toutes ces figures alimentent le creuset krautrock.
L’acte de naissance — le festival d’Essen 1968
Du 25 au 29 septembre 1968, le festival d’Essen, organisé par Rolf-Ulrich Kaiser, réunit environ 40 000 personnes. Au programme : Tangerine Dream, Guru Guru, Amon Düül I et II — le collectif venait de se scinder la veille — mais aussi les Mothers of Inventions de Frank Zappa, Tim Buckley et Paco De Lucia. C’est là, dans cette convergence improbable, que le mouvement prend corps.
Les groupes et labels qui ont façonné le rock cosmique allemand
Comprendre le Krautrock implique de connaître son écosystème de labels indépendants, fréquemment aussi aventureux que les artistes qu’ils défendaient. Voici les principaux :
- Ohr Musik (1969) — créé par Rolf-Ulrich Kaiser avec le soutien financier de Peter Meisel d’Hansa Musik, avec pour slogan Macht das Ohr auf (Ouvre l’oreille). Entre 1970 et 1974, il publie une trentaine d’albums.
- Brain Records (1972) — fondé par Günter Köberb et Bruno Wendel, avec Conny Plank à la production. Il publie Neu !, Cluster et Guru Guru.
- Kuckuck (1970–1973) : publie spécialement Deuter et Out of Focus.
- Pilz (1971) : lancé par BASF, il sort entre autres Hölderlin’s Traum d’Hölderlin en 1972.
Parmi les groupes, Can occupe une place centrale. Formé en 1968 à Cologne, le groupe réunit des musiciens aux horizons radicalement variés : le batteur Jaki Liebezeit vient du jazz et a accompagné Chet Baker, le guitariste Michael Karoli est le seul vrai rocker du lot. Leur single Spoon, extrait d’Ege Bamyasi en 1972, s’écoule à plus de 200 000 exemplaires. Leur double album Tago Mago, sorti en 1971, reste leur chef-d’œuvre.
Kraftwerk, lui, développe un concept de musique mécanique inhumaine à partir de cycles rythmiques, vendant plus de 50 000 exemplaires de chaque album entre 1970 et 1971 — un score remarquable pour une musique aussi expérimentale. Tangerine Dream, de son côté, publie quatre classiques successifs sur Ohr Musik — Electronic Meditation (1970), Alpha Centauri (1971), Zeit (1972) et Atem (1973).
À l’opposé du spectre commercial, Kluster sort ses deux premières œuvres sonores radicales — Klopfzeichen (1970) et Zwei-Osterei (1971) — tirées à seulement 300 exemplaires. Certains disques ne sont pas faits pour tout le monde. Et c’est très bien ainsi. Si tu veux étudier d’autres sonorités électroniques nées de cette période, la synthwave comme genre de musique électronique prolonge certaines de ces influences de manière passionnante.
L’héritage du Krautrock : de la techno au post-rock
Le Krautrock ne disparaît pas avec le punk. Il se métamorphose. Johnny Rotten des Sex Pistols lui-même affirme avoir été fortement influencé par Neu !, notamment le versant rock rugueux de Klaus Dinger. La New Wave et la Cold Wave reprennent l’electro-pop là où Kraftwerk l’avait laissé. Afrika Bambaataa sample Trans-Europe Express de Kraftwerk sur son single Planet Rock en 1982, offrant au mouvement une seconde vie inattendue dans les clubs.
En 1984, Manuel Göttsching d’Ash Ra Temple ressort E2-E4, enregistré en 1981 — une pièce d’environ une heure où il assure seul toutes les parties. Remixé par Sueno Latino en 1989, le morceau devient un hymne pour la communauté techno d’Ibiza. Dès 1988, Sonic Youth rend hommage sur l’album Ciccone Youth avec le titre Two cool rock chicks listening to Neu !. Tortoise, Stereolab, Spacemen 3, Mouse on Mars : tous revendiquent cette filiation.
Si tu t’intéresses à la façon dont ces héritages s’articulent dans la musique indé rock alternatif aujourd’hui, tu verras que le fil est direct. Et pour aller plus loin dans l’analyse discographique, notre guide de chronique album et critique musicale t’aidera à décortiquer ces œuvres avec méthode.
Le tableau ci-dessous résume quelques jalons essentiels du mouvement :
| Groupe | Album clé | Année |
|---|---|---|
| Can | Tago Mago | 1971 |
| Kraftwerk | Autobahn | 1974 |
| Tangerine Dream | Atem | 1973 |
| Faust | Faust IV | 1973 |
| Klaus Schulze | Irrlicht | 1972 |
Le krautrock, en définitive, c’est une rébellion sonore autant qu’identitaire. Un mouvement qui dit, haut et fort : nous existons indépendamment de vous. Ce message résonne encore, cinquante ans plus tard, dans bien des studios.